Sa bouche, qui déclame la haine d'Émilie. Cinna de Corneille, après midi chocolat chaud et lecture tragiques. Olivier et moi, moi et olivier, moi à côté d'Olivier, lui très prêt de moi. On lit, il joue, je bute sur les mots, il m'explique, les sens cachés, le sens tout court, je ne comprend rien, je n'écoute rien , je ne lit pas... je vois sa bouche, qui parle, qui marque un temps, qui soupire... je soupire.
J'ai pas vraiment le temps de penser. Christian, moi, Olivier, tous les trois sous la pluie, sous un parapluie, je ris bien sur, on marche, on va au cinéma, il pleut, un peu, on court, on est en retard, bien sur... Je chuchote, il écoute, je trouve mille occasions de chuchoter, il répond, il se penche, et puis il ne répond plus.
Je suis inquiète, troublée, décontenancée, sans prise, devant un garçon impassible.
On rentre, ils claquent derrière eux une porte, j'en claque une autre, je ne le reverrais pas. Demain il repart, Paris, Berlin... situation qui étouffe dans ses contraintes. Moi aussi j'étouffe un peu mais tant pis...
Tant pis, tant pis, tant pis, tant.... Non ! Non non. Non non non !!
J'ouvre mes rideaux, je descend en bas, je prend des pierres, je remonte, je jette les pierres. En face un rideau qui s'écarte, une petite tête qui apparaît. Je prend un stylo, une feuille, et j'aplatis mes mots contre le double vitrage : « Si t'es pas trop fatigué, tu veux venir voire Paris je t'aime ? »
Il sourit, il fait oui, avec sa petite tête d'en face. Je jubile !
Olivier et moi, plongés dans le noir devant « Paris je t'aime ». Les courts métrages défilent, sa main, ma main, qui se rapprochent, s'éloignent, se tendent, craquent, et ne se frôlent jamais, tandis que frôle la folie. J'ai peur qu'il entende la pompe sourde qui balance mon sang avec fureur.
Le film est fini depuis deux heures, on parle, il ne bouge pas, mais ne part pas, je n'ose pas. Je suis folle.
Je pointe un doigt timide vers son cou. Je ferme le col de son polo, et je tire vers moi ce grand garçon sans prise. Pas de gifle, pas de « NON !! » crié avec effroi... mais je réalise que je tremble.
Chute dans le noir, chute dans le sommeil, chute dans les rêves. Courte chute jusqu' au réveil qui me dénude. J'oubli mon réveil, mes cours, Anaïs, et la réalité pour un instant qui n'a pas de sens.
Il a remis son polo, son pull, son col est ouvert, ma porte est ouverte. Il part de loin et me dit : « Salut. ».
Je suis une idiote !